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 Une légère attente

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MessageSujet: Re: Une légère attente   Une légère attente - Page 2 ClockSam 6 Fév 2021 - 14:50

UNE LÉGÈRE ATTENTE

Vous qui n’avez pas été convié en ce lieu, je vous prierai de rester courtois envers nos convives, si vous ne pouvez vous empêcher d’être condescendant à leur égard.

— Oh, je vois que vous avez changé de piste musicale ! Je ne connais pas du tout ce morceau, ça fait une sacrée atmosphère ...

Suite à ça, le Baron a passé quelques instants à observer ce que j’avais laissé sur la table basse. Son regard s’est posé sur le journal de bord que j’avais laissé là un jour avant et à mon plus grand étonnement, il l’a saisi et s’est permis d’ajouter quelque chose à l’intérieur. Je l’ai regardé faire sans protester, puis j’ai versé un peu de Montagne Bleue dans nos tasses. Puis il a eu cette idée absurde de mettre la masse sombre entre ses dents d’ivoire : je n’ai même pas eu le temps de l’avertir qu’il l’avait déjà reposé.

— Vous pouvez quand même pas dévorer de l’antimatière comme ça, monsieur le Baron ! Servez-vous plutôt,
je l’ai sermonné en l’incitant à prendre ce qui lui plairait parmi les en-cas sur le guéridon.

Ses doigts virent donner une pichenette sur— ah, mais c’était donc là qu’il était ! Ce machin n’a de cesse de disparaitre depuis que je l’ai ramené de là d’où il vient : c’est après quelques mois que j’ai fini par comprendre que ce n’était pas moi qui était étourdi mais bien lui qui changeait sans cesse de formes, de couleurs, d’emplacements et de sens. Cette-fois ci on aurait dit ce genre de petites figurines placées à l’avant des véhicules personnels qui roulaient à l’époque avant ma naissance. La tête démesurée du bonhomme a dodeliné d’avant en arrière selon le bon vouloir de l’Archidémon, jusqu’à ce que ce dernier cesse enfin de s’amuser avec pour reprendre la parole :

— Joli bobblehead. Et, jolie sélection de même.

Ce qui l’entourait semblait le satisfaire et je ne réclamais pas plus. J’avais pas spécialement envie que l’ennui lui revienne d’un seul coup, ce serait quand même dommage après toute la discussion qu’on a entretenu jusqu’à maintenant. Mais bon, s’il avait accepté mon invitation je pouvais en conclure qu’il était là de son propre gré, peut-être qu’il m’avait pris en pitié ou qu’il n’avait pas plus à faire ailleurs : mais je ne voulais pas trop délirer là-dessus, je préférai rester dans le flou et me laisser envahir par une sensation douce sans penser à rien d’autre que l’instant présent, autour d’une bonne tasse de café, échangeant des petites anecdotes en même temps que des biscuits.

— J’aime bien, déclara-t-il après s’être délecté du Montagne Bleue que je lui avait servi plus tôt.

J’ai su que le bon moment était venu pour reprendre la discussion là où nous l’avions laissé et c’est ce que j’ai fait sans plus attendre. Je n’ai pas su dire si ma déclaration lui convenait mais il s’est mis un peu plus confortablement dans le fauteuil et m’a répondu aussitôt :

— Je suis venu à la conclusion que ce que tu nies être caché l’est véritablement. Mais ça l’est aussi de toi. Peut-être que tu connais des bribes de ta propre histoire, mais non pas son entièreté. Tu caches des choses comme tout le monde le fait. Rien ne plaît plus à un amateur de vies mortelles que de découvrir toutes celles qui apparaissent près de moi. Tenter de deviner à l’avance les passés, les façons de réfléchir, les êtres de ces gens est une de mes activités favorites. Rien ne m’excite plus que la possibilité d’avoir tort.

Ses paroles se sont répercutées un moment dans l’arrière de mes pensées. Ça m’a laissé un peu surpris, puis je me suis rappelé qu’en tant que créature primordiale sa vision était beaucoup plus omnisciente et métaphysique que la mienne. Je ne sais pas si j’avais envie de connaitre à l’avance la fin de mon histoire à moi. Déjà que j’avais dû tourner la page de l’une, je voulais pas avoir à penser à ce qu’il allait advenir de moi. Pas tout de suite. Il ne me restait plus qu’à espérer qu’il le comprenne avant que je n’ai à le lui dire.

— Ça me rappelle…

L’une de ses mains s’est rapprochée de son buste avant de se faufiler sous son manteau. Je l’ai regardé faire avec curiosité, mais aussi avec appréhension.

— Tu ne m’as pas vraiment dit si j’avais tort ou raison, tout à l’heure. Je vais assumer que je me suis complètement gouré… Tiens.

Un revolver est apparu sur la table comme s’il avait toujours fait partie de mon entourage. A cet instant précis j’ai eu très peur, je crois que tout mon corps a commencé à trembler et j’ai senti mon cerveau partir dans des délires morbides, un plongeon épouvantable dans le lac sombre et glacé d’une possible conclusion que je connaissais déjà, c’était toujours le même et toutes mes angoisses sont revenues au passage : la peur, la séparation, la trahison, l’inévitable, le désespoir, la mort, une de ces affreuses remises en perspectives comme il en arrive de temps en temps… J’ai fait un effort terrible pour me pencher et saisir un biscuit histoire de me distraire de tout ça et je me suis alors répété "j’ai joué mon rôle", "j’ai joué mon rôle", "j’ai joué mon rôle", "J’AI JOUÉ MON RÔLE", "je n’ai plus rien à voir avec tout ça".

Et comme toutes les autres fois, ça m’a suffi pour me convaincre que même hors d’une histoire, j’avais le droit à une vie paisible. Je suis remonté à la surface, pendant le Baron poursuivait sa tirade sans trop s’occuper de mes problèmes.

— C’est un Chekhov. Oui, le nom n’est pas très imaginatif, mais je l’aime bien. C’est un revolver qui t’appartient, maintenant. Il est destiné à tirer, un jour ou l’autre, et ce sera en rapport à ton histoire. Normalement, il devrait s’y trouver six balles. Évite de vérifier. Si une chambre se trouve vide, c’est qu’il a déjà été utilisé. Tu découvrirais peut-être des choses que tu ne souhaites pas savoir tout de suite.

Mais moi, je le savais déjà. Le revolver n’avait qu’une seule chambre, et celle-ci était destinée à être vidée sur le Créateur en même temps que l’histoire touchait à sa fin, sans que personne ne puisse faire quoi que ce soit. Même les protagonistes. Même moi.

— Oui, vous aviez tort du début jusqu’à la fin, j’ai murmuré, plus par didactique que par envie de cacher ce que je savais et que lui ne savait pas encore. Mais vous pouviez pas vous en douter…

Dans ce jeu d’hypothèses et de révélations, de choix et de décisions, le Destin ne peut être fouillé. La Fin ne peut être modifiée. Mais, et si l'être qui maitrisait tout était imparfait ?

— Je ne suis pas venu dans un lieu comme celui-ci depuis un sacré moment. Je pense voir les traces du passage de quelqu’un que je connais, cependant. Peut-être que ce n’est qu’un effet de l’endroit. Peut-être que je confonds plusieurs cycles. Je ne sais pas. Mais quelque chose me dit que si ce sont bien tes rêves que je reconnais là-bas... alors un fragment de mes frères ou soeurs t’es déjà apparu…

Les estampes suspendues à la balustrade supérieure de ma chambre avaient attiré son intérêt. Ces œuvres étaient un peu personnelles mais je n’avais pas honte à l’idée d’en discuter, chacun ses problèmes et ses façons de travailler dessus après tout. Pour moi, la calligraphie et l’art en général étaient tout ce que j’avais trouvé pour exprimer ce que je voyais et ce que je ressentais. Sans ça, je pense que j’aurai été interné depuis belle lurette et je ne serais même pas là pour vous en parler.

— Ou peut-être que je me trompe catégoriquement !

Et le revoilà parti.

— Qu’est-ce qui vous fait penser à ça ? je l’ai questionné avec curiosité.

Parce que oui, ça m’intéressait de comprendre ce qu’il avait pu entrevoir dans les méandres de mes péripéties cognitives ou oniriques. Du coup je me suis levé et j’ai entrainé la glissière derrière moi pour amener toutes les toiles un peu plus près de nous. J’ai pas osé les sortir de l’ombre de peur qu’elles perdent leur substance, mais ça, le Baron l’avait entendu.



"Circonvolution Onirique n°3" :
Un véritable dédale, tracé à l’encre noire, sur un fond plus sombre encore. Un jeu de profondeurs et de matières aussi angoissant que le cauchemar dont il a été inspiré.

"Paranoia n°54" :
Amalgame de pupilles blanches peintes sur fond noir. Elles vous regardent partout où vous allez, quoi que vous fassiez.

"La Passagère du Silence" :
Des séries vertigineuses de dian, de heng et de shu selon la méthode traditionnelle chinoise et les enseignements d’une vénérable calligraphe.

"Fin du Monde n°19" :
Mais le monde a continué de tourner. Il n’en reste que des lignes de construction au fusain, comme les fondations d’un paradigme qui viendrait de s’effondrer.

"Sursaut de Lucidité n°6" :
Cette estampe demeure inachevée, tout comme le rêve interrompu qu’elle dépeint.



— Vous êtes le premier à les voir, vous savez ? D’habitude, les gens entrent par l’autre côté, du coup personne ne fait attention, j’ai révélé en pointant du doigt la porte opposée à celle que nous avions emprunté pour revenir, la plus proche du comptoir en ébène.

Toute remarque était bon à prendre sur mes productions, qu’il s’agisse de la technique ou de la méthode, mais s’il avait à redire sur le fond je ne pourrais pas faire grand-chose de plus que de hausser les épaules, je n’en suis pas encore à maitriser ce qui me passe par l’esprit. Parfois ça me surgit d’un coup d’un seul en pleine figure, si bien que l’inspiration me reste pour plusieurs jours. Dans ces moments-là il fallait que j’en profite, peu importe ce que la spontanéité de mon imaginaire me suggérait. Je pouvais pas prétendre immortaliser ma trace dans ce monde, alors je préférai immortaliser la trace que le monde avait sur moi. J’espérais avoir un tout petit peu plus qu’une vie pour le faire. Qui sait où est-ce que ça aller me mener ?

Au moment où je me suis apprêté à écouter son commentaire, mes yeux se sont dirigés sur mon carnet de bord, dans lequel le Baron avait laissé une note. Le fusil de Chekov régnait juste à côté. Ah, faudra tôt ou tard que je regarde ce qu’il avait marqué dedans, quand même…



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MessageSujet: Re: Une légère attente   Une légère attente - Page 2 ClockLun 8 Fév 2021 - 22:51
Idiot ! Le Baron pouvait dévorer de l’antimatière si cela lui plaisait ! Il décidait tout simplement de ne pas la croquer afin d’éviter une rupture dans l’espace-temps dont les atroces conséquences n’étaient descriptibles qu’en aztec. Ce n’était que par divine bienveillance qu’il évitait de déchirer la réalité de ton atelier excentrique, pitoyable mortel !

”De l’antimatière ? Je ne savais pas que ça existait.”

… Euh… Bien, bon. Il avait prononcé cela avec son habituel sourire. Une bonne humeur qui pouvait se propager aussi loin que sa colossale ombre. Son misérable compagnon n’était pas du genre à s’amuser, cependant. Aussi maussade que sa conscience sale l’indiquait, il osa maugréer au Baron que cet omniscient dernier avait tort du début à la fin après le cadeau de ce dernier. Le geste que sa majesté fit fut de serrer le poing avec assez de puissance pour le faire trembler, couvrant de ses nocturnes paupières une partie de ses étoiles oculaires, écrasant ses pommettes de son sourire magistral, fidèle à lui même, heureux de voir ses limitations fonctionner et lui éviter l’omnipotence qu’il trouve barbante. Une autre splendide démonstration de sa capacité à s’adapter au rôle qu’il se donne ! L’incroyable échec dignement désiré ! Même en se trompant, il avait l’avantage !

”Ouiiiiii....”

passa entre les dents superbe de l’Archidémon de la Tour, dont chaque pichenette démantelait le destin et qui par sa main paternelle montrait la voie du libre-arbitre. Ce fut ensuite accompagné d’un discours déjà lu - car, par respect du Baron et de son interlocuteur, vous lisez sans faute chaque écrit de cette scène. Davantage présentement, Faraday posa une question : “qu’est-ce qui donc vous fait penser à ça ?”

”Qu’est-ce qui me fait penser que je me trompe catégoriquement ? Le fait que ce fut le cas il y a quelques secondes, enfin !”

Il se pencha alors en avant, joignant les doigts et pénétrant avec voracité le regard d’Echo de ses comètes de jade, retenant avec férocité un sourire avant d’au final éclater de rire. Il venait de subtilement et intelligemment jouer sur les mots avant de patienter pour voir une réaction de la part du mortel. L’Archidémon de l’action attendant la conséquence manifestait son être dans un habile piège servant de blague.

”Ouh ouh ouh ouh ouuuhouhouhouhouuuuuuh !...”

Il, euh, mit un peu de temps à s’en remettre...

”Ouh… Oh. Ne t’inquiète pas, j’ai compris ce que tu me demandais. Aaaah… Alors...”

Il passa ses doigts contre ses iris afin d’en enlever ses larmes cramoisies. Le fluide qui trahissait sa joie était de même couleur que notre sang.

”Si je puis m’exprimer avec respect, ces toiles sont cachées par tellement d’ombre que je ne les aurait pas vu non plus si tu m’avais demandé de ne pas y porter d’attention. Bien !”

Il frappa ses mains l’une contre l’autre avant de les frotter, avant d’en pointer une en particulier.

”D’abord, la “Paranoïa numéro cinquante-quatre”. Je n’ai pas vraiment grand chose à dire dessus, je m’attriste simplement de te savoir si hanté par ce genre de peur au point de l'extérioriser à travers cinquante-quatre ébauches… Quand bien même je suis un fin appréciateur des effets de la peur sur mes mortels favoris, je n’apprécie guère la souffrance stagnante en ce genre. Si tu veux, je peux t’en débarrasser."

Il était rare de voir la forme convexe de son sourire être remplacé par un simple rictus rectangulaire. Se pourrait-il qu’il offre véritablement à ce pitoyable et remplaçable imbécile une chance de se débarrasser d’un fardeau amplement mérité ?

”Malheureusement, je n’ai aucune idée de si cette “Passagère du Silence” est en mandarin ou traditionnel. Je ne saurais m’exprimer sur ce qu’elle veut dire. Cependant..."

Il se leva tout en attrapant le bobblehead, contournant le sofa avant de se placer devant les œuvres prétentieuses d’un être en pleine tragédie onanique qui ne méritait aucunement son intérêt. Levant ses mains vers la passagère du silence, il s’arrêta avant de tourner la tête vers l’artiste.

”Puis-je ?"

Bien entendu, on ne pouvait rien refuser au Baron. Avec des efforts qu’il n’aurait dû en aucun cas faire pour son hôte, il changea de place la toile susnommée afin de la superposer - avec quelques décimètres de distance, bien sûr, il n’est pas un monstre ! - en face du sursaut de lucidité numéro six. Il plaça alors le bobblehead prêt d’Echo, qui pouvait donc observer le visage de la figurine si proche avec la figure qui se manifestait grâce à un zest de lumière traversant les deux toiles en un seul moment précis.

”L’Archidémone du Fou, Zanni Nasreddine Selah, Bourgeon de l’Innocence, Architecte du nouveau… Je crois en avoir déjà parlé. C’est l’une de ceux que j’apprécie le plus croiser. C’est tout naturel après tout : un changement enclenche un début. La fin de quelque chose et le début d’autre chose."

Il pointa de la figurine les autres toiles.

”Mais je ne vois pas d’influence de fin. La moitié de ton carnet était vide quand je l’ai feuilleté. À en juger de tes réactions, ce n’est pas le cas de ta perception de ton passé. Tu déclenches un début sans passer par une fin. Comme… un papillon qui vole mollement en traînant avec lui le gras de son corps de chenille."

Il se frotta les mains.

”Tu portes un certain fardeau. Ca, nous l’avons déjà établi. Et pourtant c’est maintenant que ton histoire commence… pas vraiment avec ton gré, si j’en crois ton journal. Tu n’as pas l’air de t’être rendu compte de ce nouveau chapitre dans ton histoire."

Il leva une main, puis une autre.

”Moi, apparition du changement, suis là. Elle, apparition du début, est aussi passée par là. Mais il n’y a pas d’apparition de la fin. Il n’y a pas de destruction avant la création. On recycle l’acier sans lui avoir enlever sa forme initiale. Quand bien même ta nouvelle aventure commence, tu portes le poids de décisions précédentes. Ce n’est pas tant un début qu’une continuation d’évènements que les lecteurs de ton journal ne pourront prendre qu’en cours… si ce dernier évite de s’effacer à nouveau."

Il se retourna avant d’insérer son menton entre son index replié et son puissant pouce.

”Cela me rappelle ton poème… Un nouveau départ et une tentative de s’en souvenir… Mais peut-être que ce serait interrompre les plans d’un autre que de tout dire tout de suite..."

De nouveau, les pointes de ses pieds changèrent de cible, pointant la direction à laquelle ses talons faisaient précédemment face. Un poignet derrière la colonne vertébrale, l’autre dans sa position initiale, il embrocha le regard d’Echo avec un intense intérêt.

”Je m’excuse profondément. Je ne suis pas un puissant critique capable d’apporter une riche méthodologie à tes œuvres. La seule âme d’artiste que je possède se trouve… ici..."

Il pointa en direction de son cœur.

”Ou là… ou… là ? Peut-être que… non, ça doit être là..."

Il venait d’indiquer de l’indexe plusieurs emplacements de son manteau. C’est alors qu’avec le tonnerre qui accompagnait une personne de son importance il frappa des mains.

”Tout ça pour dire que tu me rappelles une personne que j’apprécie particulièrement."

Il reprit en main le jouet - précédemment posé sur un meuble inintéressant. Je tiens à m’excuser pour ce pitoyable oublia qui invita l’objet à disparaître de la scène sans explication. Le bobblehead représentait donc cette Zanni. Une auguste et incroyable personnalité, sans aucun doute, de la trempe du Baron lui-même ! Quel malheur de ne pouvoir assister à la présence de deux archidémons dans une même scène !

”Zanni - c’est le nom qu’elle adoptait la dernière fois que je la croisais, tout comme j’aime me pavaner en “Mars Babel” - Zanni est assez atypique. Mes frères, sœurs et moi-même n’avons aucune conscience de notre origine. En fait, nous ne savons pas si nous avons été créés ou bien si nous nous sommes tout simplement matérialisés… Comme ça sans géniteur ou explication. Zanni est particulière dans le sens ou elle n’a aucun numéro contrairement au reste. On s’amuse à parfois imaginer qu’elle pourrait être notre créatrice ou bien le seul enfant de l’un d’entre nous à être parvenu à rejoindre notre cercle bien fermé."

Il fit alors une pichenette à la figurine.

”J’ai une vision pleine de joie de vivre tandis qu’elle flirte avec le nihilisme. J’aime avoir un corps bien bâti dans l’automne de sa vie tandis qu’elle garde ses muscles de brindille et sa jeunesse maussade. Je suis le grand méchant grandiose et incroyable, elle est la victime innocente qui se fait éventrer pour un effet de choc."

Il omit de continuer à observer les vas-et-vient de la tête surdimensionnée pour de nouveau centrer son regard sur le visage de l’hôte. Il entama une marche impériale pour contourner le sofa.

”Mais quand nous finissons par avoir des rôles qui ne demandent pas à la faire se rendre aussi mélodramatique que possible, elle devient l’une de mes camarades avec lesquelles je prends le plus de plaisir à converser. Quand nos objectifs s’alignent, ce sont les aventures les plus mémorables qui se déclenchent. Mais après tout, le changement et le renouveau sont, par principes, prône à se frotter les coudes. J’imagine que je la vois régulièrement comme l’équivalent d’une progéniture."

Il s’asseya enfin sur le sofa. Son visage n’était pas affublé d’un rictus plein d’intérêt sordide et méritant l’adoration, mais d’un sourire un peu plus humble (mais toujours aussi méritant de respect !)

”Tu pourrais lui plaire, je pense. Introverti, au début d’une nouvelle ère de ta vie, bagage émotionnel lourd, philosophie excentrique, grande créativité artistique et une certaine naïveté malgré un vécu qui contient bien des choses. Malheureusement, les ‘règles’ que nous nous sommes octroyés indiquent que contacter mes pairs ruine l’intérêt qu’il y a à se surprendre par nos rencontres. En toute honnêteté, je n’aimerais pas non plus être dérangés dans notre discussion à cause d’un Archidémon souhaitant un énième duel à l’épée."

Il attrapa la Douceur d’Alicante avant de commencer à délicatement la dévorer. Un air de satisfaction prit place sous son chapeau. Il fit un coup de pouce au Bobblehead tout en s’apprêtant à faire part de son avis vis-à-vis de ce qu’il consommait, avant d’entendre un bruit particulier. Tournant la tête, il put voir que le jouet avait été transformé en pistolet, et qu’il venait de dignement appuyer sur la gâchette.

”Ah."

Un bruit sourd fit écho dans la pièce d’Echo tandis que le Baron se prit l’entièreté de l’attaque en traître de l’objet métamorphe dans le visage. Il regarda son hôte avec un visage assez excentriquement et violemment déformé mais néanmoins capable d’imposer un grand respect. Il se mit à sourire avec la fierté qu’il méritait d’employer.

”Tout va bien !"

Son oeil droit tomba alors de son orbite avant de rouler sur le sol. Finissant ce qu’il restait de sa confiserie, il se leva, dos penché comme s’il observait une planète, bras tendu afin de ramasser la comète qui tentait de lui échapper. Ce globe oculaire, malsain traître, fieffé goujat, glissa alors dans une faille provoquée par l’ignoble positionnement de cet atelier. Il venait de s’échapper dans une autre dimension, une autre Histoire.

”Flûte."

Il se redressa tout en replaçant quelques morceaux de Baron là où ils devaient être, avant de pointer de la main le sang de couleur inexistante qu’il avait laissé s’écrouler. Ne désirant aucunement en faire une huile sainte, il le fit rentrer par son orbite vide d’un mouvement de poignet, offrant au plancher la possibilité de rester propre et lisse. L’Archidémon se réinstalla sur le sofa.

”J’ai oublié ce que j’allais dire. De toute façon, je pense que c’était toi qui allait prononcer quelque chose. Tu peux parler, ne t’inquiète pas !"
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MessageSujet: Re: Une légère attente   Une légère attente - Page 2 ClockVen 12 Fév 2021 - 18:40

UNE LÉGÈRE ATTENTE

Le rire du Baron se répercuta entre les confins de l’atelier, gagnant en intensité jusqu’à faire trembler les fondations même de son infinitude.

— Qu’est-ce qui me fait penser que je me trompe catégoriquement ? Le fait que ce fut le cas il y a quelques secondes, enfin !

Son visage s’est penché si près du mien que mon cerveau n’a même pas eu le temps de choisir entre  "reculer d’un pas" et "rester sur place", ce qui résultat en une moitié de sursaut dont j'ai eu un peu honte. Visiblement satisfait par la spontanéité de ma réaction, il s’est empressé de se gausser davantage, si bien que je me suis demandé s’il allait pouvoir s’interrompre un jour.

— Ouh ouh ouh ouh ouuuhouhouhouhouuuuuuh !...

Auriez-vous besoin d’un peu d’air frais, cher Baron ?

— Ouh… Oh. Ne t’inquiète pas, j’ai compris ce que tu me demandais. Aaaah… Alors...

Ses larmes avaient la couleur du sang et j’ai bien cru qu’il était en train de faire un genre d’hémorragie. Un peu paniqué, j’ai cherché mon nécessaire de secours médical du regard puis je me suis aussitôt ravisé alors qu’il regagnait son calme. J’en avais presque oublié de quoi il était entrain de se moquer.

— Si je puis m’exprimer avec respect, ces toiles sont cachées par tellement d’ombre que je ne les aurais pas vu non plus si tu m’avais demandé de ne pas y porter d’attention. Bien !

Fidèle à sa possible omnipotence, il s’était débrouillé pour intercaler sa tirade là où j’avais prévu la mienne. Après avoir frappé ses paumes l’une contre l’autre, les comètes qui ornaient ses orbites se sont écrasées sur l’une de mes modestes productions.

— D’abord, la “Paranoïa numéro cinquante-quatre”. Je n’ai pas vraiment grand-chose à dire dessus, je m’attriste simplement de te savoir si hanté par ce genre de peur au point de l'extérioriser à travers cinquante-quatre ébauches… Quand bien même je suis un fin appréciateur des effets de la peur sur mes mortels favoris, je n’apprécie guère la souffrance stagnante en ce genre. Si tu veux, je peux t’en débarrasser.

Je vous mentirais si sa proposition ne m’avait pas surpris, mais je me mentirais à moi-même si cette même offre ne m’avait pas outré. Il ne semblait pas voir le témoignage de la quête de mon identité au-delà du fardeau qu’elle pouvait faire peser sur ma conscience. Mais la vie était ainsi faite, et s’il avait l’avantage de s’émanciper de ce genre de questionnements existentiels autant qu’il en profite ! Ce n’est pas donné à tout le monde ! Et surtout pas à moi. Sans certitude de ma longévité et sans personne à qui transmettre mon savoir, tout ce qui me restait à faire était de consigner ce que je ressentais et ce que je savais sous une forme abstraite et personnelle que j’étais certain de pouvoir décoder.

— Malheureusement, je n’ai aucune idée de si cette “Passagère du Silence” est en mandarin ou traditionnel. Je ne saurais m’exprimer sur ce qu’elle veut dire.

Heureusement pour moi, son attention s’est reportée sur les quelques séries de calligraphies chinoises que j’avais récemment faites pour passer le temps. Ces ensembles de sinogrammes n’avaient pas de significations particulières et m’avaient servi à travailler ma posture, mon geste et mon souffle à travers leur élaboration. Parfois, il m’arrivait de m’éveiller avec la peur de perdre l’acquis de ma motricité, avant de réaliser une tasse de café plus tard que ce n’était pas demain la veille que j’oublierai quoique ce soit. Ces tracés suffisent à discipliner ma concentration et empêcher des bribes de réalités venues d’ailleurs de s’esquisser dans mes pensées. J’apprécie la sérénité que leur formation me procure, et je comprends à travers leur apprentissage tout ce que la Passagère du Silence elle-même a vécu pour en arriver à un tel niveau de maitrise.

"L’herbe des prairies virevoltant sous l’emprise du vent, l’herbe des torrents s’enroulant dans les méandres du courant sont pour le calligraphe autant de modèles atteignant sans effort l’objectif qu’il s’assigne : matérialiser la vitalité d’un influx".

Et il me reste encore du chemin à parcourir.

— Cependant... Puis-je ?

J’ai compris qu’il souhaitait manipuler ce qu’il avait a portée de main, et j’ai acquiescé de la tête. Avec une certaine précaution, il a alors ordonné mes essais calligraphiques avec l’œuvre cachée juste derrière, les faisant glisser dans la lumière tamisée de l’atelier. Ses doigts agiles s’étaient saisis de la statuette précédemment laissée près du guéridon sans même que je ne l’ai vu faire : elle était désormais suspendue devant le Sursaut de Lucidité laissé en plan y’a trois jours, lui-même placé en filigrane avec l’hommage à la Passagère du Silence contemplé quelques secondes plus tôt. Une auréole a immédiatement nimbé la figurine et c’est en écoutant son second récit que j’ai compris quelle était la véritable essence de cet objet dont la forme, la couleur et la consistance ne pouvaient décidément pas rester en place.

L’objet en question était ce que l’on pourrait communément appeler un "plot device", soit un élément narratif servant à faire avancer n’importe quelle histoire pour laquelle il avait été prévu. Comme quoi, il vous suffisait de continuer à lire !

— L’Archidémone du Fou, Zanni Nasreddine Selah, Bourgeon de l’Innocence, Architecte du nouveau… Je crois en avoir déjà parlé. C’est l’une de ceux que j’apprécie le plus croiser. C’est tout naturel après tout : un changement enclenche un début. La fin de quelque chose et le début d’autre chose.

Sa main a fait un geste circulaire vers les autres toiles.

— Mais je ne vois pas d’influence de fin. La moitié de ton carnet était vide quand je l’ai feuilleté. À en juger de tes réactions, ce n’est pas le cas de ta perception de ton passé. Tu déclenches un début sans passer par une fin. Comme… un papillon qui vole mollement en traînant avec lui le gras de son corps de chenille.

La comparaison n’était pas très flatteuse mais j’ai préféré ne rien relever.

— Tu portes un certain fardeau. Ça, nous l’avons déjà établi. Et pourtant c’est maintenant que ton histoire commence… pas vraiment avec ton gré, si j’en crois ton journal. Tu n’as pas l’air de t’être rendu compte de ce nouveau chapitre dans ton histoire.

Oh, je m’en suis bien rendu compte, mes intuitions me trompent très rarement. Pour autant je ne suis pas omniscient et c’était ce qui m’empêchait d’en savoir plus, c’est-à-dire en savoir trop.

— Moi, apparition du changement, suis là.

Une de ses mains s’est élevée à notre hauteur.

— Elle, apparition du début, est aussi passée par là.

L’autre main a fait de même, comme deux moitiés d’un tout mis dos à dos. Deux envers d’une même pièce qui ne se regarderaient jamais mais qui iraient dans la même direction. A moins ce qu’elles soient mises face-à-face, en réalité ? Vers où iraient-elles dans ce cas ?

— Mais il n’y a pas d’apparition de la fin. Il n’y a pas de destruction avant la création. On recycle l’acier sans lui avoir enlever sa forme initiale. Quand bien même ta nouvelle aventure commence, tu portes le poids de décisions précédentes. Ce n’est pas tant un début qu’une continuation d’évènements que les lecteurs de ton journal ne pourront prendre qu’en cours… si ce dernier évite de s’effacer à nouveau.

Il s’est éloigné de moi pendant quelques secondes. Je n’ai pas pu voir s’il machinait quoi que ce soit puisqu’il était de dos mais je l’ai deviné un brin pensif.

— Cela me rappelle ton poème… Un nouveau départ et une tentative de s’en souvenir... Mais peut-être que ce serait interrompre les plans d’un autre que de tout dire tout de suite...

Voilà une bien sage discrétion dont vous faites ici preuve. A quoi bon s’embarrasser de procédés narratifs et autres pirouettes scénaristiques si le dénouement peut être exposé dès les première lignes ?

— Je m’excuse profondément, a-t-il fini par reprendre en me regardant avec une insistance silencieuse. Je ne suis pas un puissant critique capable d’apporter une riche méthodologie à tes œuvres. La seule âme d’artiste que je possède se trouve... ici...

Sa main s’est posée non loin de son cœur pour appuyer ses propos.

— Ou là… ou… là ? Peut-être que… non, ça doit être là...

Je l’ai regardé montrer du doigt plusieurs endroits différents sur son élégant manteau. J’ai pas trop su dire s’il cherchait à me faire sourire de sa prétendue amnésie ou s’il avait de réelles lacunes en anatomies, ou si après toutes ces incarnations et tous ces millénaires il en avait oublié ce que c’était de sentir son cœur palpiter au gré de ses humeurs. Mais le grondement du tonnerre a retenti plus fort encore dans la seconde qui a suivi et j’ai dû taire mes pensées.

— Tout ça pour dire que tu me rappelles une personne que j’apprécie particulièrement.

L’effigie à l’apparence capricieuse est revenue dans sa main en moins de temps qu’il n’avait fallu pour le dire — quand l’avait-il posé là ? — et il poursuivit son anecdote là où il l’avait interrompue. Comme lorsque nous étions dans cet étrange palace au bord de la destruction, je me suis rassis et je lui ai dédié toute mon attention.

— Zanni — c’est le nom qu’elle adoptait la dernière fois que je la croisais, tout comme j’aime me pavaner en “Mars Babel” — Zanni est assez atypique. Mes frères, sœurs et moi-même n’avons aucune conscience de notre origine. En fait, nous ne savons pas si nous avons été créés ou bien si nous nous sommes tout simplement matérialisés… Comme ça, sans géniteur ou explication. Zanni est particulière dans le sens où elle n’a aucun numéro contrairement au reste. On s’amuse à parfois imaginer qu’elle pourrait être notre créatrice ou bien le seul enfant de l’un d’entre nous à être parvenu à rejoindre notre cercle bien fermé.

Un de ses doigts gratifia le bibelot d’une légère pichenette. Par dérision ou par affection, peu m’importe, même si je pouvais lire une certaine tendresse dans son geste. Il devait avoir de nombreux égards pour elle.

— J’ai une vision pleine de joie de vivre tandis qu’elle flirte avec le nihilisme. J’aime avoir un corps bien bâti dans l’automne de sa vie tandis qu’elle garde ses muscles de brindille et sa jeunesse maussade. Je suis le grand méchant grandiose et incroyable, elle est la victime innocente qui se fait éventrer pour un effet de choc.

J’ai considéré mon propre ventre par automatisme. Un souvenir m’est revenu en pleine figure. Je me suis contenté de grimacer l’air de rien.

— Mais quand nous finissons par avoir des rôles qui ne demandent pas à la faire se rendre aussi mélodramatique que possible, elle devient l’une de mes camarades avec lesquelles je prends le plus de plaisir à converser. Quand nos objectifs s’alignent, ce sont les aventures les plus mémorables qui se déclenchent. Mais après tout, le changement et le renouveau sont, par principe, prône à se frotter les coudes. J’imagine que je la vois régulièrement comme l’équivalent d’une progéniture.

Qu’il me considère comme un enfant avait probablement un rapport avec le fait que je lui rappelle — selon ses propres mots — cette semblable qui lui tenait à cœur — ha, ha — mais je devais forcément me faire des idées.

— Tu pourrais lui plaire, je pense, il supposa enfin. Introverti, au début d’une nouvelle ère de ta vie, bagage émotionnel lourd, philosophie excentrique, grande créativité artistique et une certaine naïveté malgré un vécu qui contient bien des choses. Malheureusement, les "règles" que nous nous sommes octroyés indiquent que contacter mes pairs ruine l’intérêt qu’il y a à se surprendre par nos rencontres. En toute honnêteté, je n’aimerais pas non plus être dérangé dans notre discussion à cause d’un Archidémon souhaitant un énième duel à l’épée.

J’ai repensé à Set Montecristo Abel, l’archidémon du Chariot, Le Septième, le Bâton, le Premier Victorieux. Sa silhouette s’était imprimée dans mon esprit comme s’il était fait d’un papier vélin bien épais, si bien que si je ne prenais pas garde il pourrait bien débouler dans l’atelier d’une minute à l’autre. Pendant ce temps, le Baron avait jeté son dévolu sur les gourmandises que j’avais placé à sa disposition tout en jouant avec la petite figurine bariolée à la tête démesurément grande.

— Moi non plus, même si je serais honoré de recevoir votre fratrie dans mon domaine, j’ai ajouté non sans une certaine sincérité.

Puis un bruit nous a ensuite interrompu avant que je ne puisse entendre sa réponse. Mais la conséquence était survenue avant la cause et tout s’était passé beaucoup trop vite pour que j’ai le temps de réagir : une fois de plus, l’élément narratif avait revêtu une autre forme, se drapant cette fois-ci d’une apparence un peu plus… détonnante.

— Ah.

Le visage de mon interlocuteur s’était gorgé d’un profond carmin, mais cette fois-ci il n’était pas entrain de pleurer puisque ce qui lui servait de glandes lacrymales devait d’être pulvérisé, le laissant violemment défiguré mais souriant à pleines dents devant l’éternel comme s'il allait le dévorer.

— Monsieur le Baron ! Tout va bien ?

Pendant un quart de seconde qui m’a paru une heure entière, j’ai douté de ce à quoi je venais d’assister, étant plutôt habitué à entrevoir des visions perturbantes durant mes rêves les plus éveillés. Je me suis pincé le bras, pour vérifier que j’étais pas encore entrain de délirer. Il pinça l’un de ses globes oculaires, qui venait de rouler sur le bois du plancher.

— Tout va bien !

Il l’a pourchassé pour le récupérer et j’ai voulu faire de même, mais ce fut aussi vain que de s’imaginer pouvoir attraper une étoile filante ou de courser la trajectoire du soleil : la comète de jade qui lui servait d’oeil était tombée dans le domaine de l’inéluctable et son essence avait déjà fusé vers une autre dimension sans que nous puissions faire quoi que ce soit pour la retarder.

— Flûte, a-t-il pesté.

— Ah, je suis désolé, j’ai dit.

Pendant qu’il s’affairait à reconstituer son visage d’une façon que je ne saurais vous décrire, j’en ai profité pour faire le tour de l’atelier afin de refermer tous les tiroirs, condamner toutes les portes et fenêtres laissées entrouvertes, ranger ce qui trainait en évidence sur les meubles ainsi que de replacer toutes les toiles dans l’ombre. Je ne voulais surtout pas que l’incident puisse se reproduire. Ça m’apprendra à être désordonné à mes heures perdues.

— Je pensais pas que ça arriverait comme ça…

Il semblait ne pas m’en tenir rigueur. Il avait même repris sa position sur le sofa comme si de rien n’était.

— J’ai oublié ce que j’allais dire. De toute façon, je pense que c’était toi qui allais prononcer quelque chose. Tu peux parler, ne t’inquiète pas !

Je me suis relevé et j’ai fait de même. Je n’étais pas très fier de moi sur ce coup et ça se sentait, je n’étais pas non plus jusqu’à aller mettre tout le poids du monde sur mes épaules mais l’idée d’endommager quelqu’un ou quelque chose ne manquait jamais de me procurer une sensation désagréable. Qui aimerait faire du mal à son prochain ? Les hommes et les femmes se font déjà bien assez du mal tous seuls…

— Bon, vous l’avez déjà remarqué mais cet atelier est un peu particulier…

Je sais pas trop ce qui m’avait encouragé à démarrer cette discussion mais c’était déjà trop tard pour faire comme si je n’avais rien dit ou comme s’il n’avait rien entendu, alors j’ai poursuivi.

— Il m’arrive d’en sortir et de me retrouver dans des endroits qui ne sont pas les mêmes qu’hier, j’ai expliqué. C’est comme ça que je me suis retrouvé chez vous, d’ailleurs.

J’ai baissé le regard vers l’assortiment de confiseries. On avait encore de la marge.

— Et c’est comme ça que vous vous êtes retrouvé chez moi, du coup !

A mon tour de plaisanter un peu.

— J’ai emménagé dedans plutôt récemment, ça faisait un moment que je cherchais un studio qui ne soit pas trop proche du centre de la mégalopole, de toute façon y’a les transports en commun qui peuvent vous amener n’importe où en un rien de temps.

Tout en discutant, je me suis généreusement servi du Jardin des Reines et j’ai servi une seconde tasse au cas où ça lui prendrait aussi.

— Les fondations sont un peu anciennes mais ça lui fait un sacré charme, vous trouvez pas ? On voit qu’il a été retapé mais que ce qui faisait son essence a été gardé malgré tout. Un peu de ce qui a été, un peu de ce qui est.

J’ai montré les poutres en bois, les murs en chêne et en pierre, la baie vitrée du premier étage, les étagères pleines de livres ou de souvenirs précieux.

— En tout cas moi je m’y suis plu tout de suite, ça me rappelle ma chambre au foyer de Heatherfield, j’ai ajouté en évoquant le lieu où j’avais passé la décennie de mon enfance.

Et puis je me suis souvenu que le Baron n’avait pas eu d’enfance.

— Mais alors, le palais où nous étions tout à l’heure, c’était le vôtre ? Et les invités que vous attendiez, c’était vos frères et vos sœurs ?

Je n’avais pas spécialement de remords, puisqu’il était venu avec moi de sa propre volonté. Mais tout de même, j’allais m’en vouloir si j’avais, ne serait-ce que d’une once, modifié le cours de ce à quoi il s’était destiné.




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MessageSujet: Re: Une légère attente   Une légère attente - Page 2 ClockMar 16 Fév 2021 - 18:47

Il n’y avait qu’une infime liste de lexiques accordés par notre pitoyable langage. Les descriptions possibles finissaient par s’amenuir, plongeant du bout de ma langue afin de laisser dans mon récit le goût amer de la répétition. Ainsi c’est avec honte et tristesse que je me vois forcé de renouveler la vision que le Baron nous offre de son rictus. L’Archidémon à qui il manquait un morceau de visage n’avait aucunement abandonné de percer les yeux d’Echo Faraday de son demi-regard. La forme supérieure de son globe oculaire permettait au jade de rayonner dans toutes les directions avec la même intensité. Personne ne pouvait vraiment savoir où son inexistante iris plongeait, tant et si bien que tout être vivant avec une intelligence respectable se devait d’assumer qu’il voyait tout ce qui s’offrait à la circonférence verte et lumineuse.

”Je suis un grand fan de ces mondes incertains...”

fut un soupir qui s’échappa de son sourire plein d’intérêt après le récit des propriétés de son atelier, plus particulièrement sur ses portes qui ne pouvaient s’engager à mener toujours au même endroit. Un tel comportement de la part de ces entrées offensantes qui amenèrent cet odieux ahuri devant le plus antagoniste de tous les éternels. Incommensurable était donc le culot de cette salle qui ne respectait ni son maître, ni l’invité de ce dernier. Si même le bois ne savait accepter la supériorité d’un vivant, quel futur attendait Faraday ? Finirait-il trahi par son atelier ? Poignardé dans le dos par l’objet métamorphe qui avait commis un exécrable acte envers le visage du Baron ? Finirait-il bissecté par l’apparition sous ses pieds d’une de ces brèches dimensionnelles qui se refermerait illico suivant la chute, talon en avant, de l’artisan étourdi ? Une fin pitoyable pour un mortel oubliable !

Mais tandis que je pondérais face au futur, le Baron se servait davantage de café. Il sembla écouter tout avec attention tout en appréciant la boisson qui lui était offerte, avant d’octroyer dans sa magnificence une réponse aux questions termina la maigre tirade de son hôte.

”Non… non… C’était juste le palais royal d’une planète à la politique chamboulée. Il y avait une bataille générale entre quelques ahuris afin de décider du prochain roi et une jeune fille était arrivée à gagner… je ne sais pas comment - en fait, je dormais durant le combat. J’ai tenté de la manipuler mais elle préféra écouter une sorcière… démone… quelque chose à la place. Je suis quasiment sûr qu’elle s’appelle Towa.”

Il s’arrêta un instant, couvrant son œil intact de sa paupière avant de laisser sortir un très bref esclaffement. L’étoile vert fit de nouveau rapidement place dans la vision d’Echo.

”Mes excuses, je regardais là où mon autre oeil était tombé… Donc ! J’étais à ce palais royal pour attendre la jeune gagnante une fois qu’elle aurait à s’occuper de la planète, pour la manipuler et faire de son peuple une utopie anarcho-primitive. Une “civilisation” de singes géants. Je trouvais l’idée d’une puissance interplanétaire entièrement composée de gros macaques pouvant voler dans l’espace très amusante. Cependant, la planète se transforme petit à petit en cœur de fonderie. C’est donc un plan en moins.”

Il haussa des épaules.

”Mais je doute qu’elle se fasse vraiment détruire, de toute façon. Il y a toujours des forces extérieures pour la sauver.”

Il offrit à Echo le temps de digérer cette petite mise en contexte de leur situation actuelle tout en digérant lui-même une portion de la Montagne Bleue ayant fait place dans sa tasse.

”Tu as parlé d’une mégalopole. Ton peuple s’est-il entièrement installé dans une croisée des mondes comme cet atelier ? Avec des portes qui mènent à des planètes oubliées, des amas de culture formés sans vraie luminosité, des petites brèches dimensionnelles à enjamber, toutes ces choses ?”

Il posa sa tasse avant d’emmêler ses doigts comme la plus belle des toiles d’araignée.

”Je véritablement intéressé dans le monde que tu me décris, Echo. Un monde où chaque fait semble davantage être une supposition sur laquelle la majorité s’accorde. Cela semble si ordonné et chaotique à la fois. Le simple fait que tu mentionnes des transports en commun quand les ouvertures n’obéissent pas tout le temps à ceux qui les empruntent est tout simplement fascinant.”

Son menton se tourna alors vers la gauche tandis qu’une sonnerie retentit dans la pièce. Le bobblehead devenu revolver était encore une fois devenu. Cette fois-ci, c’était une téléphone qui avait pris sa place. Un éclat de curiosité se refléta dans son unique oeil tandis que l’une de ses mains se détacha de l’autre afin de se saisir de l’objet et de le poser contre son oreille.

”Ouiiiiiaaallôôôôô ?... Moi aussi ça fait du bien de te revoir… Je t’ai ruiné un moment triste ? Tous tes moments sont tristes, espèce de logorrhée sur pattes… Mais tu en auras d’autres, des meurtres tragiques lors de la Saint-Valentin ! Écoute, je m’excuse, je suis dans un atelier où… laisse-moi finir - où il y a plein de trous interdimensionnels et je ne les contrôle pas forcément…”

Il fit un clin d'œil impeccablement rassurant vers Echo durant cette pause-ci.

”Ce n’est même pas mon téléphone que j’utilise, c’est un - un truc qui change de forme en permanence, avant c’était un pistolet et maintenant c’est un téléphone !... Ecoute, je trouverais le moyen de me racheter… De ce que je comprends, le mortel à qui l’atelier appartient a toute une civilisation pleine de phénomènes géniaux comme ceux-la, je vais - non, je veux pas la conquérir ! Je vais juste y faire du tourisme, andouille !... La prochaine fois qu’on se croise je te raconterais… j’aurais pris des photos, je pense… Oui, encore désolé… Ah ?”

Un bras squelettique sortit de l’un des embouts de l’appareil, tenant une orbe verte entre son pouce et son indexe, avant de l’enfoncer dans l’orbite vide du Baron, avant de retourner à l’intérieur. Le bruit d’un raccrochage annonça la fin de la conversation, tandis que les deux étoiles vertes se replacèrent à l’intérieur des yeux d’Echo.

”Et bien, je viens de faire une promesse.”

Il se leva avec une gargantuesque puissance après avoir terminé son café.

”Je t’en prie, fais-moi visiter.”

[J'ai possiblement été distrait par quelques jeux qu'il me fallait impérativement finir avant de passer à autre chose. Le rythme devrait reprendre.]
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MessageSujet: Re: Une légère attente   Une légère attente - Page 2 ClockMar 23 Fév 2021 - 12:00

UNE LÉGÈRE ATTENTE

Divertir son esprit par le biais du jeu est une façon bénéfique d’évacuer le stress en plus d’entretenir la plasticité cérébrale. Ne vous en faites donc pas pour cet impair que vous pensez commettre : mon auteur a récemment investi dans cette activité, ce qui a également délayé son temps de réponse. Vous voilà quittes !
 
Sachez que je suis dans l’impatience de découvrir si ces récentes expériences vidéoludiques vont inspirer ou non vos futures rédactions. Et puisque vous êtes de retour, reprenons donc notre récit là où nous l’avons interrompu.



— Non… non… C’était juste le palais royal d’une planète à la politique chamboulée, m’a-t-il répondu d’un ton que j’ai deviné las. Il y avait une bataille générale entre quelques ahuris afin de décider du prochain roi et une jeune fille était arrivée à gagner… je ne sais pas comment — en fait, je dormais durant le combat.
 
— Ça ne m’étonne pas de vous, je n’ai pas pu m’empêcher de commenter.
 
— J’ai tenté de la manipuler mais elle préféra écouter une sorcière… démone… quelque chose à la place. Je suis quasiment sûr qu’elle s’appelle Towa.

Je n’avais aucune idée de jusqu’où il était impliqué dans toutes ces histoires, mais j’ai deviné à son attitude désintéressée qu’il était finalement passé à autre chose. Il n’aurait pas abandonné ses affaires de sitôt, sinon, laissant derrière lui de possibles territoires à conquérir, un trône à pourvoir et une position de souveraineté à assurer. L’archidémon Mars Babel devait voir un avantage stratégie indéniable en la possession de cette planète, mais quelque chose semblait l’avoir poussé à finalement renoncer. Pour en savoir plus, il m’a fallu attendre la suite de son explication, qui est survenue après que sa main ait recouvert l’une de ses orbites.

— Mes excuses, je regardais là où mon autre œil était tombé…
 
Allons, vous comme moi savez qu’il n’a pas pu s’en aller bien loin.
 
— Donc ! a-t-il ensuite repris. J’étais à ce palais royal pour attendre la jeune gagnante une fois qu’elle aurait à s’occuper de la planète, pour la manipuler et faire de son peuple une utopie anarcho-primitive. Une “civilisation” de singes géants. Je trouvais l’idée d’une puissance interplanétaire entièrement composée de gros macaques pouvant voler dans l’espace très amusante. Cependant, la planète se transforme petit à petit en cœur de fonderie. C’est donc un plan en moins.

Ah, je comprenais mieux pourquoi la couleur du ciel était aussi sanguinolente qu’une chair écorchée vive. On avait finalement choisi le bon moment pour nous éloigner de la fin de ces terres désolées. Et puis même sans ça, je doutais fortement que l’archidémon Mars Babel insiste pour allouer ses précieuses ressources à la possession d’un domaine voué à la destruction. Enfin, c’était aussi drôle qu’absurde de savoir qu’il s’était mis en tête de conquérir cette planète pour son propre divertissement.
 
— Ah, c’est dommage.  
 
Et puis j’ai réalisé qu’en l’espace d’une heure ou deux, j’avais voyagé d’une planète à l’autre comme j’étais sorti pour aller retirer ma commande à l’épicerie du coin et revenu juste à temps pour ouvrir le journal à sept heures tapantes dans ma messagerie électronique. Ça m’a laissé une impression surréelle sur le bout de la langue.

— Mais je doute qu’elle se fasse vraiment détruire, de toute façon. Il y a toujours des forces extérieures pour la sauver.

Je me suis demandé quelles étaient les "forces extérieures" dont il parlait. Des représentants de l’ordre ou de la loi, sûrement. Je me suis aussi demandé si ces mêmes forces avaient pour vocation d’empêcher le changement et la violence chez les individus ou si elles veillaient simplement à ce que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Le fusil de Chekov s’est de nouveau fait une place dans mon esprit et j’ai retenu ma respiration, dans le doute je me suis levé et je suis allé choisir une étoffe parmi toutes celles que j’avais sélectionné et arrangé dans un de mes tiroirs — la plus épaisse et la plus raffinée d’entre elles — avant d’envelopper l’arme à feu dedans et de lui faire une place dans le cabinet d’antiquaire juste derrière le comptoir. Je ne voulais surtout pas qu’il puisse servir à déclencher quoique ce soit qui ne soit pas souhaité ni souhaitable, et qui surtout puisse échapper à notre contrôle.
 
Sa fonction a déjà été définie bien avant qu’il n’ait été créé, après tout.
 
Durant ce petit interlude, je l’ai vu se resservir une généreuse tasse de Montagne Bleue. Je ne pouvais pas me sentir plus satisfait.

— Tu as parlé d’une mégalopole. Ton peuple s’est-il entièrement installé dans une croisée des mondes comme cet atelier ? Avec des portes qui mènent à des planètes oubliées, des amas de culture formés sans vraie luminosité, des petites brèches dimensionnelles à enjamber, toutes ces choses ?

Je ne pouvais pas lui en vouloir d’avoir tiré toutes ces conclusions, mais je ne lui ai pas répondu tout de suite. En même temps, j’avais complètement oublié de faire ma petite scène d’exposition tandis que je l’avais laissé se présenter. Ce n’était donc pas étonnant qu’il m’ait pris pour un gars trop timide ou trop indécis : en réalité, je suis plutôt du genre à attendre le bon moment pour intervenir, sauf que face à quelqu’un d’aussi loquace que lui c’était pas gagné d’avance.

— Je suis véritablement intéressé par le monde que tu me décris, Echo. Un monde où chaque fait semble davantage être une supposition sur laquelle la majorité s’accorde. Cela semble si ordonné et chaotique à la fois. Le simple fait que tu mentionnes des transports en commun quand les ouvertures n’obéissent pas tout le temps à ceux qui les empruntent est tout simplement fascinant.
 
Mais nul ne sert de s’impatienter lorsque chaque chose vient en son temps.
 
— Ah, je me suis mal exprimé. Nous avons simplement une présence technologique considérable, mais nous ne pouvons toujours pas voyager à travers le vide entre les dimensions… Enfin, s’il en existe une en dehors de la nôtre ! C’est un sujet à débat et à recherche, mais je pense que c’est une question de temps avant que nous puissions explorer d’autres mondes. Figurez-vous que l’espace est déjà accessible ! Mais impossible de quantifier ce que son infinité nous réserve.
 
Finalis ne compte qu’une cinquantaine de millions d’habitants, mais elle est comme le centre du monde. Elle est si large, si connectée, si vivante, que j’ai souvent entendu dire qu’elle a l’équivalent de la superficie d’une nation de l’ancien temps.
 
— C’est la première fois que j’ai mis le pied dans un autre monde, aujourd’hui. D’habitude, lorsque je me retrouve "ailleurs" c’est toujours à des endroits dont les coordonnées sont connues ; juste très éloignés de la mégalopole.
 
Pour ma part, j’ai déjà fait le tour de tous les districts au moins une fois mais je ne me suis jamais rendu par-delà les montagnes du nord-est. De toute façon, le réseau de transport électromagnétique ne s’étend pas aussi loin, mais on peut aller jusqu’au bord de l’océan et c’était déjà pas mal.
 
— Aujourd’hui… Cette planète, et puis vous…
 
Toutes ces choses auraient dû m’alerter mais j’ai mis ça sur le compte de la fatigue du début de journée, du fait que je venais à peine de me réveiller et que tout n’était pas très limpide. Je crois que l’élément déclencheur a été la révélation de qui était l’archidémon, d’où il venait et quel était son nom, mais la stupeur avait été si soudaine à ce moment-là que mon cerveau n’est sorti de son engourdissement matinal qu’il y a quelques minutes tout au plus.
 
Oui, une information essentielle m’avait fait comprendre que j’avais mis les pieds dans un domaine qui n’était pas le mien.
 
En Finalis, la croyance en toute divinité conçue par l’esprit humain et le culte qui lui est voué n’a jamais  eu aucune fondation dans la réalité.
 
— Je crois que je viens de faire un bond vers l’avant que personne d’autre ne pourra jamais faire.
 
Et je n’arrivais toujours pas à déterminer si j’avais réussi là où Seth avait échoué, ou si tout ceci n’était qu’un autre délire plus vraisemblable et plus persistant que les autres.
 
Je ne sais pas combien de temps je suis resté devant lui à mesurer le poids de cette réalisation, au moins jusqu’à ce que mon cerveau veuille bien se remettre en route. J’ai trouvé qu’il manquait un peu d’air dans la pièce alors j’ai pris une grande inspiration. L’étoile filante en guise d’œil dans le vide intersidéral de son visage était venu se planter dans les miens, ça m’a un peu aidé à rester dans la réalité. Mais ça n’a pas duré plus de quelques secondes avant que la figurine devenue revolver prenne la forme d’un combiné téléphonique — auquel il s’est empressé de répondre.

— Ouiiiiiaaallôôôôô ?...
 
Attendait-il un appel ? On ne pouvait jamais rien prédire avec ce genre de singularité. Je redoutais seulement qu’il ne perde son autre œil dans la foulée.
 
— Moi aussi ça fait du bien de te revoir…
 
Je ne pouvais pas entendre la personne à l’autre bout mais j’ai compris qu’ils se connaissaient.
 
— Je t’ai ruiné un moment triste ? Tous tes moments sont tristes, espèce de logorrhée sur pattes… Mais tu en auras d’autres, des meurtres tragiques lors de la Saint-Valentin !
 
Comme je ne suis pas du genre à écouter les conversations des autres, j’ai fait le tour de l’atelier d’un pas lent avant de revenir m’installer sur le second fauteuil et de finir la tasse de thé que je m’étais servi plus tôt. Tout de même, je me suis demandé. La Saint-Valentin ? Des meurtres tragiques ? A quoi faisait-il référence ?
 
— Écoute, je m’excuse, je suis dans un atelier où… laisse-moi finir — où il y a plein de trous interdimensionnels et je ne les contrôle pas forcément…

Je lui ai rendu son clin d’œil avec un sourire. Quelque part, ça m’amusait et me faisait plaisir qu’il me mette ainsi dans la confidence.

— Ce n’est même pas mon téléphone que j’utilise, c’est un - un truc qui change de forme en permanence, avant c’était un pistolet et maintenant c’est un téléphone !... Ecoute, je trouverai le moyen de me racheter…
 
Mais la curiosité a fini par l’emporter et même si j’étais entrain de regarder ailleurs mes oreilles restaient dirigées vers mon interlocuteur. Ha ! Je me suis encore fait trahir par mes propres sens !
 
— De ce que je comprends, le mortel à qui l’atelier appartient à toute une civilisation pleine de phénomènes géniaux comme ceux-là, je vais — non, je veux pas la conquérir ! Je vais juste y faire du tourisme, andouille !... La prochaine fois qu’on se croise je te raconterai… j’aurais pris des photos, je pense… Oui, encore désolé… Ah ?

Et puis d’un coup, le voilà qui retrouve son globe oculaire précédemment égaré. J’ai cligné des yeux trois secondes histoire de déterminer si j’avais bien vu un bras de squelette entier — humain ? — surgir du combiné pour aller le lui ficher en plein dans son orbite, et j’ai finalement convenu que si je me mettais à être surpris après tout ce qui s’était passé jusqu’à maintenant, alors j’étais pas rendu. Parfois, les choses arrivaient et il ne fallait pas trop chercher à comprendre le pourquoi du comment, tout ça viendra bien plus tard et c’était pas si mal.

— Eh bien, je viens de faire une promesse.

Son appel semblait désormais terminé, il s’est donc levé avec une grande élégance et nous sommes restés dans le silence.

— Je t’en prie, fais-moi visiter.
 
— Vous voulez dire, le reste de mon atelier ?
 
Ces quatre murs restaient quand même mon seul chez moi et j’étais pas prêt à ce qu’il fasse des commentaires sur ce qui m’était le plus personnel. J’ai le droit à mon jardin secret dans lequel je cultivais tout un tas de choses que je n’avais pas envie de montrer, non ? Mais je me suis alors remémoré quelques bribes de l’échange téléphonique qu’il avait eu plus tôt.
 
— Ah, là où j’ai vécu… ?
 
J’ai laissé passer quelques instants pour qu’il donne sa réponse, avant d’ajouter :
 
— Je ne suis pas sûr d’être autorisé à vous emmener là-bas.
 
J’avais mis de la fermeté dans mon intonation mais il le fallait si je voulais qu’il comprenne là où je voulais en venir. D’un côté, je ne voulais pas décevoir ses attentes. Mais d’un autre côté, ça ne dépendait malheureusement pas de moi. J’espérais que comme il semblait en savoir long sur les tribulations imposées par la destinée et les réincarnations, il allait entrevoir ces frontières qu’il ne nous fallait pas dépasser.
 
Une fois sa dernière tirade prononcée, il est impensable pour l’acteur de revenir sur l’estrade, surtout s’il sait que son rôle vient de s’achever.
 
— Mais je peux vous parler des quelques endroits que j’ai le plus fréquenté ! Nous pourrions peut-être même proposer à votre connaissance de se joindre à nous, si le cœur vous en dit.
 
J’ai joué mon rôle. J’ai joué mon rôle. J’ai joué mon rôle. Je n’ai plus rien à voir avec tout ça. C’est terminé. Je suis libre d’être mon propre personnage, à présent.
 
— Alors, qu’en dites-vous ?
 


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MessageSujet: Re: Une légère attente   Une légère attente - Page 2 ClockMer 24 Fév 2021 - 2:06
Oui, ne vous inquiétez pas, fidèles lecteurs du Baron ! Moi aussi je ne compris les propos d’Echo qu’avec difficulté ! Et pour faciliter la tâche à tous les hommes et les femmes qui ont l’auguste goût de lire les aventures du grand, du magnifique Mars Babel, je vais tâcher de résumer la tirade lancée par cet ahuri avant que le téléphone ne vienne retentir pour troubler la narration ! Le propriétaire du garage paumé avait fantastiquement éviter de dire quoi que ce soit quant aux brèches dimensionnelles qui tailladaient régulièrement l’intérieur de son logis. Il affirma, comme par déni de l’information susmentionnée, avant de faire un pas en arrière en affirma que c’était un sujet à débat. Nous pouvons affirmer qu’il sait ne pas savoir qu’il sait ce qui se passe, ce qui est d’autant plus prouvé du fait qu’il ait vu l’oeil du Baron disparaître à travers une fente dimensionnelle. Le second chapitre du roman intitulé “Pourquoi Echo est un cave” portera sur le fait qu’il n’avait jamais lié sa percéption à ses connaissance afin de déterminer qu’il avait voyagé deux fois à travers les dimensions. L’observateur quantique ne portait pas bien son nom, ou bien peut-être le portait-il avec succès et ne faisait que regarder la matière faire ce qu’elles font de mieux : rien sans l’action des êtres vivants !

”Oh.”

Nous voilà de nouveau dans une chronologie raisonnable ! La série de questions et d’affirmations pleines de regrets suivant la conversation téléphonique du Baron et d’un mystérieux et supposément mélodramatique interlocuteur. Droit comme un piquet, surplombant de ses gigantesques cent soixante-quinze centimètres l’assis mortel, il maintint son sourire tandis que ce dernier tenta désespérément d’écarter l’idée de montrer sa misérable civilisation à son divin supérieur hiérarchique. D’abord, il mima l’incompréhension avant de se rattraper d’un ton résigné, sa prononciation molle précédant un léger hochement de tête de son interlocuteur lui annonçant son désir. Par la puissance de la négation circonstancielle et d’une possible assignation à résidence, Echo se dédouana de ce qui était attendu de lui avant de proposer de simplement raconter des choses. Le sourire de l’Archidémon fondit comme neige au soleil et son menton se redressa. Il était huit heures trente.

”Mais j’ai fait une promesse...”

Il resta un instant silencieux avant de soudainement frapper sa paume gauche de son poing droit.

”C’est bon, je sais ! Ah ah aaaaaah !”

D’un pas déterminé, il enjamba le sofa avant de prendre la porte qui l’avait conduit dans cet atelier. Immédiatement, l’autre entrée, celle par laquelle les clients s’invitent habituellement chez Faraday, fut ouverte et le Baron en sortit. Il avait un sac plastique dans l’intérieur du coude droit, et un autre en papier dans la main gauche. Dans sa paume libre se trouvait un appareil-photo d’un modèle semblait-il avancé, ayant perdu un peu de peinture dans ses coins, l’usure provoquée par une utilisation constante durant toute une après-midi. Il y avait une paire de lunettes de soleil pliée sur son col, une posée contre sa casquette et une sur ses yeux, maintenue en place malgré son manque de nez et d’oreille et donc probablement par pur charisme. Il y avait une trace rouge sur son manteau, mais ce n’était probablement pas important. Il passa à travers le comptoir, ignorant ce qu’Echo ne désirait pas encore lui présenter avant se repositionner sur le sofa.

”Je suis allé visiter tout seul pendant le reste de la journée avant de rembobiner pour que tu ne remarques rien.”

Il posa le sac en papier sur la table.

”J’ai pris deux-trois trucs au fast-food en rentrant et puis j’ai vidé mon esprit de toutes les mémoires entretenues durant cet après-midi. Ainsi, tu pourras tout me raconter à nouveau.”

Il plaça l’appareil photo dans l’autre sac qui eut la chance d’être positionné à côté de sa botte gauche.

”Mes souvenirs peuvent revenir à n’importe quel moment. C’est ça qui est bien ! Je redécouvrirais ce que j’ai fait mais qui ne se sera jamais produit. Mais mon appareil photo est quand même rempli, j’ai quelques bidules remplis, et je nous ai ramené un bon repas bien industriel !”

Il sortit du sac en plastique un sachet sphérique, un paquet de frites et un soda. Dans sa miséricorde, il avait pris un menu enfant à Echo, qu’il sortit du sac et posa devant le mortel. Une métaphore de sa bienveillance paternelle ou bien du respect du gabarit moyen de son interlocuteur ? Une énigme dont la réponse sera effacée par les millénaires passant. Sortant un burger de ce qui lui revenait de droit, il remarqua le rouge sur son manteau avant de le faire disparaître d’un revers de la main.

”Ne t’inquiète pas, ils sont vivants. Je ne sais même pas qui c’est, d’ailleurs. J’ai probablement posé des questions sur qui tu étais et je n’ai pas dû apprécier les réponses. Mais maintenant qu’il est huit heures à nouveau, il ne devrait plus y avoir de soucis.”

Une autre démonstration de sa superbe miséricorde !

”Tu as l’air d’en avoir déjà lourd sur le coeur, de toute façon. Je n’oserais ajouter des poids supplémentaires.”

Il prit une puissante, colossale, sensationnelle bouchée du burger. Un exemple de force et de supériorité tel qu’on aurait pu entendre le bruit comparable à un trou d’air ! Comme si tout l’atelier venait de trembler alors qu’il finissait sa bouchée !

”Es-tu solitaire car tu es exilé, d’ailleurs ? Banni ? Peu de gens sont interdits de faire visiter leur ville natale à un invité... ”

Il leva son sandwich et pointa Echo avec.

”Mais bon, tu m’as dit que personne d’autre ne pourra explorer les dimensions. Ça va faire de quoi t’occuper !”

Il souriait à nouveau.

”Bref, tu proposais de raconter tes aventures dans les différents quartiers de Fi-... Mmh...”

Il appuya sur son front avant d’en sortir un fil à l’allure de liaison électromagnétique, sur lequel il tira sauvagement pour l’arracher.

”...Les différents quartiers de cette ville, donc !”

Il avait tout un menu à déguster durant le récit des aventures d’Echo Faraday.
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